En dépit de la loi du 24 décembre 2019 qui pénalise le discours tribal, le phénomène prend de l’ampleur et les auteurs restent impunis.

Par Florentin Ndatewouo

Le discours haineux et tribal, le repli identitaire refont surface.  La Commission nationale pour la Promotion du Bilinguisme et du multiculturalisme (Cnpbm) parle à juste titre des « signaux d’alerte ». Ceci, eu égard  à « la manifestation récente de certains éléments de fragilisation du vivre-ensemble harmonieux au Cameroun, dont  la création de mouvements de défense communautaire et la survivance de discours de haine autour de stigmates enregistrés ces derniers temps de manière fort récurrente. » Ainsi, le secrétaire général de la Cnpbm, Chi Asafor Cornelius l’a fait savoir au cours de la  réunion préparatoire à la mission d’évaluation de la pratique effective de la politique de la promotion des langues officielles dans les départements ministériels.

La Commission dit vouloir contribuer à « la désactivation du repli identitaire, des discours de haine… ainsi que  des prétentions communautaires » qui s’accommodent mal avec les acquis de l’unité nationale. Une mission noble dont l’accomplissement est soumise à de nombreux goulots d’étranglement.

L’écart devient la norme

Dans l’optique de lutter contre les discours de haine et tribal, le Cameroun a adopté et promulgué la loi sur le tribalisme du 24 décembre 2019, modifiant et complétant certaines dispositions de la loi du 12 juillet 2016, portant code pénal. Cependant, la non-application de celle-ci donne libre cours à la commission de nombreuses dérives. Tenez, le 2 juillet de l’année en cours, Jean Pierre Amougou Belinga, est interviwé dans un reportage diffusé sur la chaine de télévision Vision 4. A l’occasion de la visite des travaux de construction du futur immeuble-siège de cette chaine de télévision, le  président directeur général (Pdg) du groupe média l’Anecdocte tient des propos peu orthodoxes à l’endroit de la tribu beti : « L’homme beti est foncièrement paresseux, malhonnête, sournois, et cynique, méchant. » A la suite de ces propos tenus, ce dernier ne fera l’objet d’aucune sanction, encore moins d’un rappelle à l’ordre. Oser l’imaginer constitue  en soi un crime de lèse-majesté à celui qui se fait appeler le « zomloa des zomloa » tant il se croit tout permis. D’ailleurs,  six jours plus tard, c’est au tour des ressortissants de la région de l’Ouest d’essuyer les feux du « zomloa »: « J’ai compris que vous les hommes de l’Ouest, vous êtes les pauvres types… » Détonne-t-il lors d’un échange téléphonique en circulation sur la toile, entre le Pdg du groupe l’Anecdote et l’ambassadeur du Cameroun en République centrafricaine d’alors, Nicolas Nzoyoum.

Amougou Belinga, PDG du groupe l’Anecdocte
Patrice Nganang, activiste

Ce cas de  dérapage n’est pas isolé. Sur sa page Facebook, Patrice Nganang ne cesse de stigmatiser la communauté bulu à laquelle le chef de l’Etat appartient. Imputant la responsabilité de la crise sécuritaire dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest  au président de la République, l’activiste aux allures sulfureuses prend pour cible cette communauté : « Les bulu, surfant sur ce momentum inespéré de condamnations, ont abattu au total treize anglophone, donc deux accusés d’être amba… Ce que je trouve intéressant avec les bulu, c’est qu’ils ne sont pas rassasiés de tuer. » A l’instar de Jean Pierre Amougou Belinga, Patrice Nganang ne sera pas interpellé. Pourtant, il existe un dispositif légal au Cameroun qui pénalise les auteurs de propos de cette nature.

Et la norme : impunité

Au sujet de l’outrage à la tribu ou à l’ethnie, l’article 241 (1) de la loi sur le tribalisme du 24 décembre 2019, modifiant et complétant certaines dispositions de la loi du 12 juillet 2016, portant code pénal dispose : « Est puni d’un emprisonnement de Un (01) à deux (02) ans et d’une amende de trois cent mille (300 000  à trois millions (3 000 000 ) de francs, celui qui, par quelque moyen que ce soit, tient des discours de haine ou procède aux incitations à la violence contre des personnes en raison de leur appartenance tribale ou ethnique. » L’alinéa 3 de cet article se veut plus sentencieux à l’égard d’une catégorie d’infracteur : « Lorsque l’auteur du discours de haine est un fonctionnaire au sens de l’article 131 du présent code, un responsable de formation politique, de média, d’une organisation non gouvernementale ou d’une institution religieuse, les peines prévues à l’alinéa 1 ci-dessus sont doublées et les circonstances atténuantes ne sont pas admises. »  

L’impunité dont jouissent les auteurs des propos haineux et tribal se justifie en partie par le laxisme : « la rationalité prédatrice s’impose généralement lorsque les comportements de type zoologique prospèrent à la faveur du défaut d’exercice constant des normes publiques de référence », souligne le philosophe, essayiste Lucien Ayissi, auteur de l’ouvrage Rationalité prédatrice et crise de l’Etat de droit. Ce laxisme est très souvent lié à l’emprise des mises en cause sur l’appareil judiciaire. Comment peut-t-on s’attendre à ce qu’un individu qui se permet d’écrire à un procureur de la République, lui intimant l’ordre (en des termes plus ou moins voilés) de libérer son ex-employé, peut-t-il subir les sanctions suite à la mise en mouvement de l’action publique initiée par ce dernier ? Une fois de plus se pose l’épineuse question de l’indépendance de la justice camerounaise. La dépendance du pouvoir judiciaire dans ce cas, viole le caractère impersonnel, général et surtout coercitif du droit.   

Dans ce contexte, la Commission nationale pour la Promotion du bilinguisme et du multiculturalisme ne peut contribuer efficacement comme elle le prétend, à « la désactivation du discours de haine. » En effet, cette Commission ne dispose  des coudés franges pour mener à bien cette mission. La Cnpbm est placée sous l’autorité du président de la République. Lequel préside au Conseil supérieur de la magistrature et donc, contrôle dans une certaine mesure l’appareil judiciaire. De plus,  les rapports des activités menées par la Cnpbm sont destinés à l’appréciation du président de la République comme le prévoit l’alinéa 2 de l’article 3 du décret du 23 janvier 2017 portant création, organisation et fonctionnement de cette commission.

Les résistances relatives à l’application des dispositions légales contribuent à entretenir et à développer le discours tribal et haineux au Cameroun.